B -     Les réactions face à ce fléau :

1 - Un sujet tabou pour les industriels, (67):

Pour les industriels, le problème de la contrefaçon est un sujet très délicat. Tellement délicat que certains préfèrent l’ignorer ou faire comme si elle n’existait pas ! Pour preuve la difficulté à obtenir des informations émanant de leurs services de communication.

Les laboratoires, malheureusement, non seulement rechignent à donner des informations mais aussi à porter plainte en cas de découverte de contrefaçons. Cette attitude timorée se fonde sur deux craintes principales : perdre la confiance auprès des professionnels de santé et du grand public et s’attirer les foudres des gouvernements qui seraient mis en cause par ces révélations.

Il faut aussi signaler que la sanction économique est immédiate si les autorités d’un pays sont prévenues qu’un produit pirate circule : tous les médicaments originaux du laboratoire visé sont bloqués pendant des mois.

Mais à en croire Pierre Joly, ancien président du Syndicat National de l’Industrie Pharmaceutique et de la Fédération internationale de Médicament, ce n’est pas le préjudice économique mais bien le préjudice moral qui est un problème : «  Pour nous, les pertes dues aux contrefaçons sont insignifiantes, inférieures aux pertes à la production. Mais ce qui est grave, c’est l’atteinte à notre image de marque. Vous savez, quand il y a un doute… », (68).

La même logique préside à la rareté des poursuites judiciaires envers les contrefacteurs. Non seulement les industriels craignent que ces batailles juridiques n’aboutissent pas, mais ils hésitent aussi à dénoncer des systèmes de corruption institutionnalisés et à froisser les autorités du pays concerné. C’est ainsi que certains laboratoires vont même jusqu’à s’arranger à l’amiable avec les faussaires pour éviter une sur-médiatisation fâcheuse ! (69)

 

2 - La riposte des industriels :

Pour ne pas assister impuissants à ce trafic, les industriels préfèrent s’adresser à de discrètes agences de détectives privés, comme CARRATU International, installée à Londres, dont les détectives traquent toutes les contrefaçons sous toutes les latitudes. Cette société créé en 1963 par Vincent Carratu, ex-policier de Scotland Yard, affirme qu’une dizaine de laboratoires font appel à ses services, (70).

D’autres industriels, au total 19 multinationales, se sont regroupés pour créer l’Institut de Sécurité Pharmaceutique (PSI). Les deux laboratoires français Pasteur-Mérieux et Sanofi en font partie, (71). Cet organisme basé en Italie a pour rôle de mener des enquêtes, de collecter les données sur la contrefaçon, de fournir les renseignements utiles aux organisations internationales comme l’OMS, l’Unicef et la Banque Mondiale ainsi qu’aux gouvernements et de travailler en collaboration avec Interpol. Il semblerait que cet organisme se soit doté d’une force de frappe particulière pour aller sur le terrain régler le compte de contrefacteurs gênants de façon musclée.

 

3 – Remarques :

Face à ce fléau que les laboratoires ont du mal à avouer publiquement,  eux-mêmes ont parfois des pratiques peu reluisantes qu’il s’agit de rappeler ici.

Par exemple, les produits qui s’avèrent dangereux et qui sont interdits dans la plupart des pays, restent en vente et sont même déversés en grande quantité dans les pays qui ne bénéficient pas d’un contrôle efficace en matière de médicaments. Ainsi un analgésique, le Métamizol (noramidopyrine), produit par la société Hoechst, est strictement contrôlé, voire interdit en Europe (autorisé en France : Viscéralgine forteâ), compte tenu des risques de troubles sanguins qu’il comporte. Mais ces constatations n’empêchent pas la vente de six mille doses par jour dans le Tiers-Monde, sous le nom de Novalgineâ. Ce produit est le quatrième médicament le plus vendu par Hoechst. En 1986, la Novalgineâ a rapporté à la société plus de 80 millions de dollars, dont 45 % en provenance d’Amérique latine. Il faut dire que la désinformation entourant ce produit est forte : aucune contre-indication n’est signalée en Inde et aux Philippines, les indications sont diverses et variées selon le pays de commercialisation.

Source :(72) 

En France depuis l’épidémie d’encéphalopathie spongéiforme bovine, de nombreux composants d’origine bovine qui entraient dans la fabrication de médicaments ont été interdits. Cela a engendré des pertes pour certains laboratoires qui n’ont pas eu la machiavélique idée de quelques-uns de leurs confrères. Ces derniers n’ont pas détruit leurs stocks mais les ont reconditionnés et expédiés en Afrique, notamment au Sénégal et au Burkina-Fasso. Le directeur général du laboratoire Innotech, Patrick Chadenet, incriminé dans l’affaire ne le nie pas : «  Il est vrai qu’après l’interdiction en France de mise sur le marché de ces produits, survenu en décembre 1986, nous avons continué de les exporter jusqu’à fin janvier. Mais nous étions tenu de respecter des contrats déjà signés. »

D’autres infractions ont été détectées par la police française : « des entreprises organisaient  la contrefaçon de produits concurrents pour faire tomber telle ou telle marque. » (73)

Faut-il, coûte que coûte, rentabiliser la recherche, limiter les pertes causées par les produits interdits ? La vie de millions de personnes est mise en danger ? Il nous sera répondu que le risque est bien faible. Avec le principe de précaution, les pays développés interdisent n’importe quoi pour n’importe quelle raison. 

Cette attitude est à rapprocher de celle des industries d’autres secteurs : pesticides, colorants, édulcorants et autres substances chimiques qui, pour des raisons de protection de la santé et de l’environnement, n’ont plus de marché dans les pays développés mais trouvent des débouchés rêvés dans les pays pauvres. Pire encore la fabrication de produits toxiques, dangereux pour la santé des ouvriers ou fortement polluants, est également délocalisée dans les pays du Tiers-Monde. Les pays riches ont ainsi trouvé un moyen quasi miraculeux d’exporter non seulement les produits directement nocifs pour la santé humaine, mais aussi leurs dangers industriels et leurs pollutions.

Ceci dit, chaque pays a son libre arbitre et le rapport avantage/risque est  laissé à son propre jugement. Par exemple, le Brésil a jugé que l’efficacité de la thalidomide dans le traitement de la lèpre est supérieure au risque tératogène, aussi son emploi est courant.

 

4 – Le rôle des autorités :

Même si le sujet est de plus en plus souvent abordé, cela ne suffit pas à faire bouger les choses de manière significative. Les pouvoirs publics rechignent à parler du problème, à l’OMS l’unité de pharmacovigilance n’est pas dotée d’un budget spécifique pour la lutte contre la contrefaçon et « sans argent, pas de miracle » disait le Dr Martjin Ten Ham. Et comme s’insurge Jean-François Gaulis, porte-parole de la Fédération internationale des industries du médicament (IFPMA) « …les organisations et les Etats n’ont toujours pas pris la mesure de cette nouvelle criminalité. »

De nombreuses modifications de la législation de l’exportation seraient nécessaires comme en témoigne une analyse faite dans dix-sept pays européens (74). Elle constate :

·        Que les procédures de contrôle concernant les bonnes pratiques de fabrication aux produits exportés sont peu claires

·        L’absence de vérification de la qualité, de l’innocuité et de l’efficacité des produits n’ayant jamais été mis sur le marché du pays d’origine

·        Qu’aucune disposition n’est prévue pour les médicaments retirés du marché

·        Que les zones libres d’échange sont insuffisamment contrôlées

·        Que les informations sur les médicaments devant être exportés ne sont pas en conformité avec celles autorisées sur le marché national

·        Qu’il n’existe aucune exigence juridique quant à la langue dans laquelle l’étiquetage doit être réalisé…

 

Ces manques juridiques qui sont tout à fait regrettables ne justifient en rien l’attitude laxiste des laboratoires.

Une harmonisation des législations concernant entre autres l’exportation est nécessaire pour l’ensemble de l’Union Européenne.

Enfin le cadre législatif et réglementaire est une nécessité mais il n’est pas suffisant. Il faut avoir les moyens et la volonté de s’assurer de son application dans les faits.

 

4ème Partie :

A - Les facteurs favorisants ce fléau
C - Les moyens de lutte

 


1999 © Sophie Schmidt and Arthur Schmitt