A - Les facteurs favorisants ce fléau :
Le principal moteur de ce commerce, comme de tout autre commerce, est l’existence d’une forte demande sur un marché où l’offre est souvent réduite, (53). Que ce soit au niveau de la population ou des gouvernements, les raisons socio-économiques ou politiques qui favorisent ce fléau sont diverses et variées.
11
- Pour le consommateur :
La raison essentielle évoquée par la population pour justifier son recours au marché noir est financière.
En effet, d’après une étude faite en Mauritanie en 1994, une ordonnance de spécialités coûte en moyenne l’équivalent de 64 francs français. Ce coût paraît élevé en regard des dépenses moyennes des ménages puisque 70% des ménages dépensent moins de 322 FF par tête et par mois (59). On observe qu’une ordonnance sur trois présentée à la pharmacie ne fait l’objet d’aucun achat.
De plus, l’idée que les médicaments coûtent moins chers sur le marché noir est très répandue, ce qui n’est pas forcément vrai comme nous l’avons vu en troisième partie (B,2), (60). Mais d’une certaine façon ce n’est pas tout à fait faux, puisque sur le marché noir, il est possible d’acheter à l’unité, ce qui réduit considérablement le coût immédiat. D’où une récente proposition de vente à l’unité dans les pharmacies officielles. Ce qui soulève le problème du suivi des traitements entre autres antibiotiques.
Le marché pharmaceutique illicite en Afrique est caractéristique d’une économie de pénurie : les médicaments sont déconditionnés. Et cependant la consommation est assez proche de celle observée en Europe en automédication. Les patients recourent à l’automédication (61) ou se fient aux conseils de marchants ambulants ; ils font ainsi l’économie d’une consultation qui déboucherait sur une ordonnance qu’ils ne pourraient acheter en totalité, (62).
Un autre facteur indéniable intervient dans le choix du marché illicite, il s’agit de l’accessibilité géographique. Les médicaments sont d’accès facile et disponibles chez le vendeur du quartier ou du marché local. Et chaque petit village possède son marché. Comme nous l’avons vu dans la deuxième partie,(B), la couverture pharmaceutique africaine est loin d’être suffisante.
Enfin, l’idée que la consommation de médicaments puisse avoir des effets négatifs n’est pas répandue comme elle peut l’être dans les pays développés, (63).
« -Ici, quand tu meurs, cela ne peut pas être à cause des faux médicaments. En Afrique, la mort est forcément due à autre chose : à la malveillance d’un ennemi, à un oncle jaloux … »(49)
L’utilisation de ces médicaments est liée à l’âge et au niveau d’instruction. Plus les sujets sont jeunes et le niveau d’instruction est faible, plus le recours au marché noir est important, comme les tableaux suivant le montrent.
|
Consommateurs
de médicaments du marché |
|
||
|
Tranche
d’âge |
oui |
non |
Total |
|
17-29 |
29 |
4 |
33 |
|
30-49 |
37 |
10 |
47 |
|
50-60 |
8 |
3 |
11 |
|
61-70 |
4 |
2 |
6 |
|
Total |
78 |
19 |
97 |
Source
(60)
|
|
Niveau
d’instruction |
Pouvoir
d’achat |
nombre d’enquêtes |
Fréquence
d’utilisation de ces médicaments |
Réticents |
|
Fonctionnaire |
secondaire
supérieure |
moyen consistant |
20 10 |
12 3 |
- - |
|
Commerçant (détaillant) |
non
scolarisé |
moyen
à faible |
15 |
11 |
1 |
|
Artisan |
non
scolarisé |
faible |
10 |
10 |
- |
|
Ouvrier,
agriculteur |
non
scolarisé |
faible |
5 |
5 |
- |
|
Ménagère |
non
scolarisé |
faible |
20 |
19 |
1 |
|
Élève |
secondaire |
faible |
15 |
14 |
- |
|
Chômeur |
non
scolarisé |
très
faible |
5 |
4 |
1 |
|
Total |
100 |
78 |
3 |
||
Source(60)
Les contrefacteurs l’ont bien compris et les fabricants des produits falsifiés les plus grossiers profitent de l’analphabétisme et de la diversité des langues.
C’est ainsi que les comportements de consommation peuvent être plus fortement soumis à l’action commerciale des laboratoires qui est la seule source d’information. Or, comme nous l’avons vu dans la deuxième partie, la publicité pharmaceutique en Afrique laisse à désirer.
12 - Pour le vendeur :
Pour le vendeur, il s’agit tout simplement de son gagne pain. C’est l’aspect lucratif et le manque d’emploi qui justifient son « métier ». En général : ils sont conscients de l’illégalité de leur activité, mais aucun ne semble conscient des dangers inhérents à cette vente illicite des médicaments pour les consommateurs.
13 - Pour le contrefacteur :
Pour le contrefacteur, il existe un véritable marché qui est très lucratif. Les médicaments ont une valeur élevée par rapport à leur poids et à leur volume. Les matières premières peuvent être peu coûteuses si on se sert de substances à bon marché pour produire les principes actifs, voire si on les omet carrément. La fabrication peut être peu onéreuse quand les mesures propres à en garantir la qualité sont ignorées. Les contrefaçons peuvent donc rapporter gros.
De plus, ce marché qui relève très certainement du crime organisé profite de la mondialisation et de la libéralisation du commerce international, (64).
14 - Pour les gouvernements africains :
L’accentuation des contraintes budgétaires pour de nombreux états africains, y compris les moins pauvres comme ceux de Maghreb, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, entraîne la nécessité de réduire le coût des factures des médicaments importés.
Ainsi il y a davantage d’appels d’offres internationaux, et une polarisation des achats sur les médicaments essentiels.
En quelques années, le nombre des fournisseurs s’est accru. Outre la présence grandissante de multinationales et de laboratoires d’Europe de l’Est, se placent des façonniers, des vendeurs de médicaments de marque ou de génériques de qualité plus ou moins garantie à des prix relativement bas. Cette diversification des importations pose de sérieux problème de garantie de qualité.
2
– Les facteurs politiques :
En 1994, un spécialiste de la santé de la Banque Mondiale, M. Broun, livrait quelques chiffres qui éclairent la situation pharmaceutique dans la zone CFA. En 1994, le chiffre d’affaire pharmaceutique dans les quatorze pays de la zone est compris entre 360 et 460 millions de dollars américains par an, ce qui correspond à une dépense par habitant de l’ordre de 5 à 6 dollars par an. Ce niveau de dépense moyen correspond à près de 2% du PNB. C’est en proportion une des dépenses pharmaceutiques les plus élevées, la moyenne mondiale étant d’environ 0,8%.De plus, elle concerne essentiellement les milieux les plus aisés des villes, les campagnes étant généralement très mal desservies.
En effet, malgré cette proportion élevée du PNB affectée au secteur pharmaceutique, l’OMS considère que 60% de la population de la zone n’a pas régulièrement accès aux médicaments les plus essentiels. Par comparaison, la Chine, qui a un niveau de dépenses pharmaceutiques par habitants bien inférieur, arrive à approvisionner la quasi-totalité de sa population en médicaments essentiels.
Il y a donc en Afrique francophone un problème grave de structure des approvisionnements et de distribution des médicaments, préexistant à la dévaluation.
Ce système d’approvisionnement et de distribution commerciale en Afrique noire est très coûteux pour les consommateurs, pour des raisons diverses : parfois les prix de facturation des laboratoires sont élevés, les marges de gros sont toujours supérieures aux normes françaises, sans compter que s’y ajoutent les frais de transport et les marges des officines également très élevées. Actuellement, dans la plupart des pays de la zone CFA, les marges sont établies ad valorem, le montant de la marge du distributeur étant directement proportionnel au prix d’achat du médicament, (21). Ce système représente pour les distributeurs une incitation à vendre des produits coûteux pour améliorer le montant de leur marge.
Il faut aussi noter les problèmes de gestion et de main d’œuvre des centres de santé en Afrique. Les insuffisances de gestion de ces systèmes permettent des pertes par gaspillage et des détournements depuis le niveau central jusqu’au niveau périphérique, (64). Le manque de main d’œuvre qualifiée est flagrant : au Nigeria, par exemple, il y a 595 personnes qui manipulent des médicaments pour un seul pharmacien diplômé et, pour chaque pharmacie, on trouve 25 boutiques qui, jusque dans la rue, délivrent des médicaments (65). Le personnel détourne les médicaments soit dans un but lucratif, les médicaments étant revendus, soit parce qu’il est difficile de résister aux pressions sociales, les médicaments sont alors fournis gratuitement aux membres de la famille ou aux autorités.
La corruption des fonctionnaires favorise l’arrivée des produits contrefaits jusque dans des systèmes nationaux de santé qui s’approvisionnent de toute façon moins cher en Inde ou en Chine qu’auprès des laboratoires occidentaux.
La triste expérience qu’a fait cette mère de famille dont le fils était malade d’avoir avalé du faux Halfanâ, en est une illustration :
« J’ai
peur, articule difficilement cette mère.
J’achète tous mes médicaments en pharmacie. Et mon fils est malade… A qui
faire confiance ? »(48)
L’absence de législations ou son inapplication facilitent l’implantation d’un marché parallèle de la contrefaçon. L’Afrique est l’un des continents où la propriété industrielle est la plus mal protégée. Et des intérêts puissants semblent liés à ces trafics que les Etats ne peuvent réduire facilement. La corruption aidant, ils sont très désarmés et la perméabilité des frontières est quasi totale.
4ème Partie :
B -
Les réactions face à ce fléau
C - Les moyens
de lutte
1999 © Sophie Schmidt and Arthur Schmitt