« La
contrefaçon de médicaments, qui tue plus en Afrique que le virus Ebola »,
inquiète l’Organisation mondiale de la santé et la Fédération
internationale du médicament.
A -
L’ampleur du phénomène
de la contrefaçon pharmaceutique
La contrefaçon sur le marché des médicaments porte encore plus à conséquence que dans n’importe quel autre domaine d’activité :
Un consommateur qui achète consciemment ou non un produit contrefait autre qu’un médicament, peut se réjouir d’arborer une marque, signe de reconnaissance sociale, sans en avoir payé le prix. Pourtant dans la grande majorité des cas, il paie beaucoup trop cher pour la «qualité» qu’il obtient : parfum qui vire, vêtement mal taillé, coloris fragiles, article irréparable et ne bénéficiant d’aucun service après vente,…
Pour le malade, lorsque la contrefaçon n’est pas directement toxique, elle empêche le patient de prendre le médicament efficace et peut ainsi retarder ou empêcher la guérison !
De ce fait, la contrefaçon de médicament est bien davantage qu’un délit économique, ce peut être un crime.
Elle pose un sérieux problème d’éthique et de santé publique. Les dirigeants de Vuitton, Cartier ou Rollex ne nous en voudront pas de relativiser leurs déboires commerciaux.
Même si l’on peut chercher à en évaluer l’ordre de grandeur, il est impossible de déterminer avec exactitude l’ampleur de ce phénomène, puisque la contrefaçon utilise des réseaux d’approvisionnement clandestins et que les marchés parallèles, incontrôlés par essence, sont impossibles à évaluer quantitativement de manière rigoureuse. Ainsi les chiffres suivants ont été avancés :
La contrefaçon pharmaceutique mondiale est « estimée » à 12 milliards de dollars par an, soit presque 6 % du chiffre d’affaire de l’industrie pharmaceutique, ce qui représente à peu près 15 % de l’ensemble de l’industrie de la contrefaçon (15).
Peu de chiffres sont disponibles pour la bonne raison que les laboratoires sont très réticents à communiquer leurs éventuelles « affaires ». Ils craignent par-dessus tout de ternir leur image de marque auprès des professionnels de santé et du grand public.
C’est grâce aux cas recensés par la Division de la Gestion et des Politiques Pharmaceutiques (DMP) de l’OMS, que l’on constate l’essor de l’industrie du faux médicament dans les années 80.
En effet, contre une dizaine de cas recensés par an en 1982, il y en a eu 230 en 1994. Près de 750 cas ont été trouvés dans 28 pays depuis 1982, (16). Il faut cependant relativiser cette progression qui peut être due en partie à l’augmentation de la répression et donc des découvertes.
Evolution
du nombre de cas de contrefaçons signalés dans des rapports reçus à l’OMS
depuis 1982
Graphique n°8
(17)
Il faut surtout préciser que ces données n’ont
aucune valeur statistique pour deux raisons :
Ø la première est que les sources qui ont fourni ces chiffres sont relativement peu nombreuses (30 autorités de réglementation, 3 firmes pharmaceutiques, 7 organisations non gouvernementales et 24 journaux ou revues)
Ø la deuxième est que la moitié des rapports ont été reçus en 1993-94, les cas antérieurs possibles n’étant donc pas comptabilisés.
Certaines réalités économiques permettent aussi d’estimer l’étendue du problème : le laboratoire Pfizer avait estimé ses ventes de Feldène® en Amérique du sud et dans la région du Pacifique à 15,2 millions de dollars. Or, pour la même période, les ventes constatées sur le terrain correspondaient à près de 25 millions de dollars. D’où vient la différence (18) ?
La grande majorité des cas signalés concerne les pays en voie de développement (67%), tout particulièrement l’Afrique, et seulement 26% des cas concernent les pays industrialisés.
Il est impératif de relativiser ces chiffres par la bonne volonté des différents pays à fournir des informations. Pour exemple, le Pakistan qui n’a fourni aucun rapport sur les contrefaçons à l’OMS, a été, selon le journal SCRIP du 24 février 1995, le terrain de vente de médicaments falsifiés, contrefaits ou ne répondant pas aux normes pour une valeur de 5 milliards de roupies /an.
En conclusion, les pays en voie de développement (PED) sont les cibles privilégiées de la contrefaçon des médicaments mais les pays industrialisés ne sont pas épargnés.
Origine
des rapports par régions de l’OMS
Graphique n°9
(17)
L’origine présumée des contrefaçons n’est connue dans seulement 56 % des rapports reçus. Ceci s’explique facilement du fait des réseaux tortueux qu’emprunte la contrefaçon.
Comme pour le trafic de stupéfiants, le contrefacteur achète le principe actif dans des pays qui ont une bonne expertise chimique, comme la Corée ou le Brésil. Puis le produit est conditionné dans un autre pays, sur des bateaux-laboratoires, dans des ports hors douane ou encore par exemple dans des officines clandestines en Belgique ou en Italie avant d’arriver dans le pays destinataire, en transitant par plusieurs pays.
En général, la zone d’origine présumée correspond à la zone de détection, c’est-à-dire que toutes les contrefaçons détectées en Asie sont présumées être d’origine asiatique. Ainsi pour 79% des cas, les contrefaçons détectées en Amérique du Nord sont présumées être d’origine nord-américaine, et 93 % des cas européens sont d’origine européenne. Seule l’Afrique a le privilège de se voir attribuer des contrefaçons provenant du monde entier.
Origine
présumée et lieu de détection
Graphique
n°10
(17)

Il est intéressant de constater que les zones présumées de production ou d’exportation sont en majorité des PED.
En effet le trafiquant qui veut gagner beaucoup d’argent sans en dépenser trop, peut mieux le faire dans les pays où la loi et les contrôles sont inexistants ou inefficaces. Les trafiquants attendent que les efforts de recherche et développement, longs, coûteux et aléatoires, soient faits par des entreprises légitimes et que le médicament acquière une certaine notoriété, pour ensuite le copier sans aucun scrupule. Ils peuvent alors mettre sur le marché des contrefaçons avec un prix défiant toute concurrence. Ils sont de plus exempts des taxes et droits divers à verser à l’Etat et la production coûte peu du fait de l’utilisation de matière première et de main d’œuvre bon marché.
Enfin, force est de constater que les PED sont aussi les destinataires privilégiés des contrefaçons, ce qui s’explique très bien par de nombreux facteurs énumérés dans la troisième partie.
2ème Partie :
B - Évaluation de la situation pharmaceutique en Afrique
1999 © Sophie Schmidt and Arthur Schmitt